Lo Spiegone au Festival de Internazionale: interview à Daikha Dridi

Nous sommes allés au Festival de Internazionale à Ferrara, où nous avons interviewé une des hôtes de l’événement, Daikha Dridi.  Journaliste-reporter algérienne, engagée dans le féminisme, elle a coordonné plusieurs sites d’informations, même aux Etats-Unis. A travers son témoignage, nous vous parlons des manifestations qui se déroulent dans son pays depuis février dernier.

En effet, le 22 février dernier en Algérie un mouvement spontané de protestation s’est formé, le Hirak, contre la candidature du président Bouteflika à un cinquième mandat en vue des élections prévues pour le 18 avril. Malgré les démissions du chef d’Etat le 2 avril, les manifestations ont continué et les élections ont été repoussées au 4 juillet. Cependant, même ce deuxième rendez-vous électoral a été annulé et des nouvelles élections on été annoncées à début septembre pour le 12 décembre, mais en Algérie les gens continuent à manifester pour une transition démocratique.

Qu’est-ce que ça signifie que d’être journaliste dans l’Algérie d’aujourd’hui ?

Etre journaliste aujourd’hui ça me renvoie à ce que j’étais quand j’étais journaliste hier, c’est-à-dire dans l’Algérie des années 90. C’est en ce moment là où j’ai commencé à être journaliste, j’étais très jeune, c’était au début de mes vingt ans et c’était la guerre civile. J’ai vraiment appris, sans avoir aucune expérience, à être reporter de guerre dans des conditions vraiment terribles. Aujourd’hui, je pense que c’est formidable d’être journaliste en Algérie, parce que on a l’occasion de couvrir des événements qu’on n’espérait pas. Quand je suis sortie dans la rue le deuxième vendredi de manifestations, je n’ai même pas voulu le couvrir. J’avais une petite pancarte qui disait « je vole de bonheur », pour dire à quel point je m’exprime de manière spontanée. Pour les journalistes c’est incroyable qu’il y ait ce mouvement, cette lame de fond qui se passe dans tout le pays, qui est un soulèvement vraiment populaire, pour des choses vraiment positives. Les grands points communs sur lesquels tout le monde est d’accord ce sont la démocratie, la fin de l’impunité, la justice et l’indépendance de celle-ci. Donc aujourd’hui, en temps que journaliste et non seulement, c’est un moment inespéré pour moi.

Toujours dans le contexte des manifestations, qui est-ce qui est descendu dans les rues manifester ?

Justement, c’est tout le monde. Ce qui tout de suite nous a surpris et paru très rare c’était le fait que les manifestations n’étaient pas celles des islamistes, comme ce l’a été exclusivement pendant très longtemps. On pensait que c’était eux qui avaient des véritables partis politiques populaires, enracinés dans la société. Mais là, il n’y a plus de partis politiques. Ce sont les gens, et ceux-ci viennent des quartiers populaires comme des quartiers plus aisés. Il y a un vrai mélange, on peut voir des business men qui sont dans la rue à côté des petits jeunes qui viennent du stade, ou de ceux qui vendent des cigarettes. Il y a aussi beaucoup de femmes, qui viennent de toutes les classes de la société, qui sont avec ou sans foulard, jeunes et vieilles. Elles sont très présentes. On a vraiment l’impression que c’est toute la société qui est sortie manifester.

Quel a été le rôle, l’influence et la visibilité des femmes au sein des manifestations ?

Les femmes sont très importantes dans les manifestations. Elles ont surpris par leur présence spectaculaire dès le départ, par le fait qu’elles étaient tout de suite en train de manifester avec des pancartes et elles étaient parfaitement à l’aise. Elles n’ont pas demandé la permission : ça a été un fait accompli. Nous avons pris la rue au même temps que tout le monde, et donc il n’y a pas vraiment eu de problèmes par rapport à la présence féminine. Il y a eu à un moment un ou deux événements de reprise un peu d’agressivité vis-à-vis du carré féministe d’Alger, un groupe avec des revendications à la fois générales en demandant la démocratie, mais aussi spécifiques à leur cause, comme l’égalité hommes/femmes et la demande d’abolition du code de la famille qui régit les femmes, qui nous traite comme des sous-citoyennes. Quand il y a eu ce carré là, ça a créé un peu d’agressivité, mais il n’y a pas eu un rejet total, au contraire il y a même eu un mouvement de solidarité pour les protéger contres ces agressions. Maintenant elles y sont, elles continuent à faire leur carré, à marcher, à revendiquer l’égalité. Je n’ai plus entendu d’agressions ni de problèmes.

Donc selon vous, y a-t-il eu une progression dans les conditions de la revendication de l’égalité de genre en Algérie depuis le début des manifestations?

Non, je ne pense pas. Je pense que ça va être très difficile. Ça se voit dans la manière dont laquelle beaucoup d’hommes et de femmes qui se considèrent progressistes ont demandé aux féministes de ne pas perpétrer leur lutte. Ces gens considèrent qu’ils veulent l’égalité mais pour eux ce n’est pas le moment, il faut attendre. Leur argumentation est qu’avant elles doivent les laissez gagner face au pouvoir et ramener la démocratie, et après les autres luttes seront plus simple. Mais cela veut dire qu’ils pensent que les demandes des féministes ne sont pas possibles et que la société n’est pas prête. Et moi je pense que ce sont eux qui sont en retard sur leur propre société. D’ailleurs, ils n’ont pas vu cette lame de fond arriver. Personne ne l’a prévue. Toutes ces élites-là qui nous disent que ce n’est pas le moment de revendiquer l’égalité, en fait ont peur que la lutte féministe soit menée par des femmes qui se comportent comme des européennes, alors que les algériennes se sont toujours battues. Elles se sont battues déjà contre la colonisation, et elles se sont toujours fait repousser quand le moment est arrivé de parler de égal à égale.

Est-il possible de relier les manifestations de cette année en Algérie à celles dans d’autres parts de la région, notamment au Soudan, ou vous pensez qu’il s’agit plutôt de phénomènes écartés ?

Moi j’ai l’impression que ce qui se passait au Soudan, et qui a commencé bien avant l’Algérie, ça avait vraiment à voir avec ce qui se passait dans le pays même. En Algérie, ce qui a déclenché les manifestations c’est l’annonce par Bouteflika qu’il allait se représenter pour la cinquième fois alors qu’il ne peut plus parler, ni marcher, ni bouger. Il est sur une chaise roulante depuis 2013. Donc, même si les gens savaient que l’armée allait nous reconduire ce candidat, ça a été un choc de nous entendre dire par quelqu’un qui a lu une lettre de sa part – vu qu’il ne peut pas parler – qu’il allait se représenter. Le fait que ça se soit matérialiser ça a choqué le pays. Quelques jours avant le 22 février, les gens ont commencé tous seuls à aller spontanément sur Facebook et à faire des vidéos en disant « non, on ne veut pas que tu sois notre président, y en a marre, ça suffit. On veut la démocratie ». Ça a fait boule de neige, ça a été partagé des centaines de milliers de fois dans toute l’Algérie.
Ce sont des contextes un peu différents celui soudanais et celui algérien, mais au même temps il y a effectivement eu, une fois que les manifestations ont eu lieu et qu’il y a eu la couverture des médias, un intérêt de la part des algériens sur ce qui se passait au Soudan. Les gens ont commencé à sortir avec des drapeaux algériens et soudanais, car pour eux c’était une manière de démontrer leur solidarité et de souligner le fait que ce sont tous les deux des peuples qui se battent pour la même chose, la liberté. Donc ce lien là il existe, il est vrai. Mais il a été successif. Du coup, est-ce que c’est ça qui a fait unir les deux événements face aux observateurs internationaux ? Ou il s’agit comme d’habitude de l’idée de tache d’huile que les médias aiment tant ? Je ne suis pas sûre.
En Algérie en 2011 il n’y a pas eu de soulèvements, alors que dans les autres pays autour il y a eu des mouvements un peu partout, mais les algériens ne sont pas sortis, ils n’étaient pas prêts.

Quel est le rôle de l’armée dans la transition actuelle ? Et qu’est-ce que vous pouvez nous dire en vue des élections de décembre ? Et du scénario futur ?

C’est l’armée qui dirige tout. Elle a toujours été au pouvoir mais après la mort de Boumédiène elle a préféré être derrière, diriger le spectacle depuis l’arrière-scène, surtout après la guerre civile. Et là, depuis que Bouteflika a été démissionné par le Chef d’Etat-Major, c’est lui qui dirige. Il fait trois discours par semaine en se dirigeant aux manifestants, dans lesquels il les sermonne, les désigne de comploteurs, les accuse de vouloir la ruine du pays et les menace en leurs disant qu’il ne les laissera pas et qu’il va protéger le pays et ses institutions. En fait, pour la première fois, même si c’est l’armée qui est au pouvoir, il y a un face à face direct entre la population dans les rue et l’armée.

Pour ce qui regarde l’élection, elle est imposée par le Chef d’Etat-Major, mais les manifestants ne la veulent pas. Les slogans sont très clairs. Les gens ne veulent pas d’élections avec les gangs, ils considèrent que le pouvoir est toujours en place, que rien n’a véritablement changé et qu’il n’y a pas de garantie d’une élection libre et véritablement démocratique. Donc, ils pensent que c’est une élection qui va ramener un candidat qui sera aussi géré par l’armée et qui n’aura pas les pleins pouvoirs. Donc, les gens ne s’intéressent pas du tout à cette élection. Les manifestations disent « il n’y a pas de vote », « on ne vote pas avec ce pouvoir ».
Il y a aussi beaucoup de détenus. Des agents civils viennent chercher les gens à la maison ou dans les cafés. Cette démarche avait disparu après la guerre civile, donc là on retourne à des méthodes presque de mafia, où on n’a pas de nouvelles des gens jusqu’à trois, quatre jours après quand les avocats nous disent dans quel tribunal ils sont. Il y en presque une centaine de personnes qui sont emprisonnés. Pour les manifestants, il n’est pas question d’aller à des élections sans la libération des détenus. Ce sont des détenus d’opinion, en général ils sont accusés de porter atteinte au moral de l’armée. C’est très clair, on a commencé à aller dans une véritable dictature militaire, et ça c’est très inquiétant.

Mais pour l’instant ils n’ont pas tiré sur les manifestants donc je pense qu’il y a un consensus au sein de l’armée, pour ne pas aller vers la répression des manifestants, ce qui est très important. Je ne sais pas s’il y a un consensus sur le fait de rester au pouvoir ou pas, nous n’avons pas beaucoup d’informations sur ce qui se passe à l’intérieur de l’armée. Mais moi-même, comme nous tous, on espère que la sagesse et le dialogue vont l’emporter, et que tout le monde, y compris les gens qui manifestent, va accepter d’aller vers quelque chose qui puisse être considéré comme un compromis, pour qu’on évite la violence.

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